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Baseball, ségrégation et Harrison Ford dans le film 42

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Resté inédit dans les salles françaises depuis 2013, le film de Brian Helgeland 42 a souffert de sa toile de fond : le baseball. Un sport typiquement anglo-saxon qui n’attire pas les foules dans l’Hexagone. Et pourtant, 42 parle moins du baseball que de la ségrégation raciale et de la situation sociale dans les États-Unis de l’après Seconde Guerre mondiale. C’est donc bien dommage qu’il n’ait pas crevé l’écran chez nous.

Une histoire qui nous batte bien !

Réalisé et scénarisé par Brian Helgeland, le film 42 retrace l’intégration, dans la ligue professionnelle de baseball des USA, du premier joueur noir de l’histoire, Jackie Robinson (Chadwick Boseman), au sein de l’équipe des Dodgers de Brooklyn, en 1947. C’est au patron des Dodgers de l’époque, Branch Rickey (incarné par Harrison Ford), que l’on doit cette idée novatrice et risquée.

Risquée, car c’est un parcours du combattant qui attend Robinson au sein de la ligue. Rickey prend le temps de bien lui expliquer ce dans quoi il se lance : injures raciales, menaces de mort, danger physique constitueront son quotidien. Il lui propose de jouer quelques années en ligue mineure, avec les Montreal Royals, le temps d’habituer le public à sa présence.

La Warner Bros. et Legendary Pictures, qui ont produit le film, avaient d’abord en tête l’idée de confier le rôle de Rickey à Robert Redford, d’autant plus intéressé par le challenge qu’il avait déjà participé à un film sur ce sport. C’est finalement Harrison Ford qui décroche la timbale, trouvant l’occasion d’interpréter son tout premier personnage réel à l’écran (et non, Indiana Jones n’a jamais existé pour de vrai !).

Un été 42

Le titre du film, 42, vient du numéro porté par Jackie Robinson sur le terrain avec les Dodgers. Depuis, ce numéro est resté célèbre pour avoir été porté par le premier noir à jouer professionnellement au baseball aux États-Unis.

En 1997, le patron du baseball Bud Selig a retiré du jeu le numéro 42, laissant toutefois le droit à ceux qui le portaient alors de le conserver. À la sortie du film en 2013, seul un joueur s’habillait encore du fameux 42 : Mariano Riviera, des Yankees de New York. Depuis qu’il est parti à la retraite à la fin de cette même année, plus aucun joueur de baseball de la Ligue Majeure ne porte plus le 42.

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Le film 42 inédit en France

L’œuvre de Brian Helgeland n’est, en effet, jamais sortie en salles dans nos contrées. Pourquoi ? Il faudrait poser la question aux chargés de la distribution chez Warner Bros., mais il n’est pas si difficile d’imaginer la réponse : un film avec le baseball en toile de fond, quel que soit par ailleurs son sujet, représente un risque important sur un continent où le baseball est aussi exotique que le curling.

Il est vrai que les règles pointilleuses de ce sport, ainsi que le fonctionnement très particulier des ligues professionnelles aux USA (qui sont ici détaillées pour les besoins du sujet : lorsque Robinson arrive dans l’équipe des Dodgers, il pousse de fait un camarade vers la sortie, car une équipe ne peut posséder qu’un nombre maximal de joueurs), ne jouent pas en faveur d’un triomphe chez nous.

Warner Bros. a donc décidé de parier plutôt sur une exploitation en VOD et en DVD/Blu-ray. Un choix d’autant moins risqué que les sorties en salles ont tendance à se bousculer et qu’un film au propos aussi spécifique aurait souffert de se retrouver accolé à une grosse production hollywoodienne ou à une comédie française.

Et Brian Helgeland, c’est qui ?

Il faut malheureusement ajouter à ces arguments le constat suivant : le manque de reconnaissance du réalisateur Brian Helgeland. C’est d’autant plus triste que tout le monde connaît ce bonhomme indirectement, sans avoir son nom en tête, parce qu’il est surtout célèbre comme scénariste, et que les scénaristes n’ont en général pas le beau rôle.

On lui doit notamment les scripts de :

  • Robin des Bois (Ridley Scott)
  • Greenzone (Paul Greengrass)
  • Man on Fire (Tony Scott)
  • Mystic River et Créance de sang (Clint Eastwood)
  • L.A. Confidential (Curtis Hanson)

En tant que réalisateur, il s’était fait remarquer avec Chevalier, film étrange et inclassable avec un tout jeune Heath Ledger, ainsi qu’avec Payback, mené par Mel Gibson, dont il avait rédigé le script. Son Legend, avec Tom Hardy dans un double rôle, lui a récemment attiré la bienveillances des critiques. Mais sa notoriété, malheureusement, ne va pas au-delà du cercle des cinéphiles.

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La malédiction des films sur le baseball

Est-ce parce que ses règles nous semblent si complexes vues d’Europe, ou parce qu’il paraît peu esthétique ? Le baseball, en tout cas, n’est pas un argument vendeur pour un film de fiction. De fait, les longs-métrages qui ont pris ce sport, très populaire outre-Atlantique, en toile de fond, ont souvent été mal accueillis en France.

On ne compte plus, dans ce domaine, les films passés complètement inaperçus auprès du public français :

  • Le Meilleur, de Barry Levinson (1984) – avec Robert Redford
  • Une équipe hors du commun, de Penny Marshall (1992) – avec Madonna
  • Pour l’amour du jeu, de Sam Raimi (1999) – avec Kevin Costner
  • Le Stratège, de Bennett Miller (2011) – avec Brad Pitt

Comment s’attacher à des personnages qui jouent à un sport dont on a du mal à saisir tout l’intérêt ? Prenez le problème à l’envers : le public américain ne serait peut-être pas aussi sensible que les Européens devant un film sur le football.

C’est à croire qu’une malédiction pèse sur ce sport au cinéma. Prenez Hook, la révision par Steven Spielberg de l’histoire de Peter Pan : une scène de baseball à Neverland, et voilà que le film est un échec. Comment ? D’autres raisons pourraient expliquer que Hook soit considéré comme un ratage ?

Malgré tout, le film 42 a remporté, aux États-Unis, un petit succès public. Il a battu le record du meilleur week-end de démarrage pour un long-métrage sur le baseball, record détenu auparavant par La Revanche des losers en 2006.

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Ceci n’est pas un film sur le baseball

Les craintes de Warner et les échecs successifs de ce genre en France expliquent pourquoi le film 42 est resté dans les placards. Pourtant, et c’est là le point essentiel pour Helgeland, 42 n’est pas un long-métrage sur le baseball. Son sujet, ce sont les droits civiques, et comment ils se sont lentement, très lentement installés aux États-Unis en général et dans le monde du sport professionnel en particulier.

En somme, le jeu, on s’en moque : c’est le personnage de Jackie Robinson qui compte, et l’interprétation magnifique du duo Boseman/Ford, et la présentation sans fioritures de la ségrégation qui régnait dans le pays au lendemain de la Seconde Guerre mondiale – 80 ans, donc, après l’émancipation des esclaves par Lincoln. Ceux qui ont eu la chance de le voir en salles l’ont très bien noté.

Dommage, donc, que le film 42 soit resté aux vestiaires. Heureusement qu’une séance de rattrapage sur écran de télévision est toujours possible !

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